La Faute

• Rédigé par Marc Bonnant - -

Comme souvent pour les mots dont le paradigme étymologique peut être déployé dans sa plus grande largeur, le profil linguistique de « faute » nous enseigne l’essentiel de ce que la littérature et la philosophie exposeront avec force subtilité. Le radical indo-européen duquel le latin FALLO (je faillis) dérive est déjà associé à l’idée de détournement, de ruse, et c’est d’ailleurs aussi ce à quoi le grec ancien φηλόω fait référence. Le français a construit « faute » à partir du bas-latin *FALLITA, tandis que l’italien a préféré par supplétion colpa à l’archaïque falta, lesquels pourtant signifient la même chose. Notre « coulpe » en revanche, qui n’apparaît plus guère que dans le registre soutenu, est imprégné de religiosité : au sens propre, quiconque « bat sa coulpe » exprime son repentir devant Dieu, conformément à l’étymon performatif CULPO (je réprouve, je condamne).

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Sortir au jour

• Rédigé par Marc Bonnant - -

Chacun de nous doit se résoudre à disparaître. Même nos saints héros, dont les reliques pulvérulentes remplissent panthéons et pyramides, ont rendu leur dernier souffle. Les sublimations de l’être portées par le désir religieux n’ont, pour l’heure, offert aucune démonstration que l’esprit survit à la chair, ou qu’il s’incarne dans la peau d’un autre pour un temps imparti… Inversement, aucun athéisme n’est encore venu prouver que l’âme s’éteint, périssant avec le corps, et qu’il n’existe pas plus de vie après l’être qu’il n’en existe avant lui. Ce double constat d’irrésolution n’a jamais empêché quiconque d’accorder foi à telle ou telle option selon son gré ; le « pari pascalien » en est une illustration inquiète mais raisonnable.

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De l’ennui

• Rédigé par Marc Bonnant - -

Notion si récente dans la philosophie qu’elle n’y apparaît qu’au XVIIIe siècle, à l’avènement de cet Âge de la Raison voyant s’imposer tout à la fois la perception du soi individuel et le désir de son accomplissement, l’ennui était jusqu’alors l’apanage des gens de la cour, ivres de satiété, ceux-là seuls auxquels il était permis de s’ennuyer et d’en avoir conscience. Mais loin des fastes du palais, le dogme austère des abbayes, qui punissait le péché de tristesse et d’indifférence, décrétait que l’amour de Dieu n’autorisait aucune vacance de l’esprit et que le temps imparti à la prière servait à combler les repos hasardeux dans lesquels la pensée parfois s’abandonne et se corrompt ; l’ennui monacal, en tant que déni de soumission plutôt que défaut d’appétence, y était vu comme un égarement dommageable, une faiblesse à bannir sans réserve ni pardon.

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Transversalité du paradoxe

• Rédigé par Marc Bonnant - -

Comme souvent en contexte de partie truquée, les embûches apparaissent dès l’entame. Peut-on dire, sans se méprendre absolument, que le paradoxe n’est qu’une double contradiction, c’est-à-dire une contradiction dont la contraposée est aussi contradictoire ? Le mot que le chinois possède pour dire à la fois « contradiction » et « paradoxe » est conforme à ce raccourci et renvoie à un contentieux aussi vieux que la pensée elle-même, celui qui oppose l’absurde à la raison ; en effet, máo dùn signifie littéralement javelot-bouclier, où l’union des antagonistes, empruntés à la parole millénaire de Han Fei, reflète admirablement la consubstantialité des contraires dans l’opposition problématique entre la pointe qui perce tout écu et l’écu qui protège de toute pointe, comme s’il fallait montrer, en guise de précaution liminaire, que nous sommes en présence d’une arme à double aspect, ici offensive, là défensive, dont l’usage concomitant se traduit aussitôt par une neutralisation réciproque.

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Le langage du silence

• Rédigé par Marc Bonnant - -

L’absence de parole suppose-t-elle nécessairement une absence de communication ? La définition du silence n’obvie pas à cette méprise ordinaire que chacun commet lorsqu’il fait abstraction de toute inférence métalinguistique dans le processus du langage. Comme on ne peut exclure l’existence d’un silence absolu, non communiquant, on se saurait ignorer le vacarme assourdissant de certains silences, semés à dessein dans les inflexions de la parole parmi lesquelles ils signifient tout autant, sinon davantage. Car loin de nier le langage, loin de le priver de sa fonction naturelle, le silence est apodictiquement consubstantiel à ce dernier : sans silence(s), nulle parole. De même que l’espace typographique confère à l’écriture sa respiration, le blanc sonore projette le discours au-delà de la matière audible, il l’exalte en opposant au néant sa structure labile faite d’interstices et de césures.

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